Afin que les choses soient plus concrètes, je vais vous raconter mon histoire. Vous découvrirez vite que vous n'êtes pas les seules à avoir un parcours atypique et souvent semé d'embuches...! C'est toujours rassurant :-)

Je suis née en 1984. Enfant extravertie, j'ai toujours aimé les autres, le fait de partager, de profiter.

Les choses se compliquent alors que je rentre au lycée. Subitement apparaissent des crises d'angoisse très fortes, des crises de panique qui me laissent sonnée et dans l'incompréhension totale. De nature sereine et sûre de moi, mon univers s'effondre petit à petit. Je suis incapable de faire fasse à ces périodes difficiles et surtout, je ne comprends pas ce qui est en train de se passer. Combiné aux difficultés de l'adolescence, cet état anxieux à des repercussions sur l'ensemble de mon existence (scolarité, alimentation, confiance et estime de soi, regard des autres, corps, activités extérieures...). Doucement mais sûrement, au fil des années, l'anxiété devient mon lot quasi quotidient. J'en viens même à oublier que ce n'est pas ma nature première et je ne suis désormais plus que l'esclave de ces crises d'angoisse qui surviennent n'importe quand.

Mon principal problème demeure les relations avec les garçons. A un âge où tous les ados n'aspirent qu'à ça, pour moi, cela représente dégoût, peur, panique et soumission. Là encore c'est l'incompréhnsion car tout cela se manifeste par un rejet physique très violent et par une certitude que seules l'obligation et la contrainte régissent les relations amoureuses. C'est évidemment très excessif et plutôt inhabituel pour une adolescente de 16 ans.

Mes parents décident donc de m'envoyer consulter un psychiatre (le premier d'une longue liste...). Tout au long de mes années lycéennes et universitaires, je verrai des psychiatres et des pyschologues qui ne parviendront jamais vraiment à m'aider. On soulève beaucoup de problèmes et en particulier celui d'avoir été abusée sexuellement durant mon enfance et mon adolescence par un membre de ma famille proche. La difficulté, c'est qu'il ne s'agit pas d'un viol à proprement parlé mais d'attouchements et d'attitudes incestueuses. On m'explique donc "qu'il y a plus grave", " que ce n'est pas grand chose et que je dois passer la dessus" quitte à boire un ou deux verres de trop à une soirée et passer à l'acte désinhibée. Aie! Ce n'est pas vraiment la réponse que j'attendais et mon état empire au fil des années. Désormais, j'ai le sentiment de n'être qu'une somme d'angoisses. Je n'ai plus confiance en moi, je n'aime pas mon corps que je rejette. Je rejette également tous les hommes qui s'approchent de moi et je me persuade que ce n'est pas fait pour moi, que je suis au-dessus de ça. Bref, j'oublie volontairement pourquoi j'en suis arrivée là et néglige complètement la portée des abus que j'ai subis enfant. Mon destin est ailleurs et je n'ai pas besoin de revenir sur cette question épineuse du rapport au corps, de l'idée de soumission et de contrainte.

Tant bien que mal, cet oubli volontaire me permet de vivre et d'avancer dans ma vie de jeune adulte mais tout est compliqué et l'angoisse, elle, est toujours bien présente dans ma vie et ne s'atténue pas, bien au contraire! J'ai tiré un trait définitif sur une éventuelle relation avec un homme puisque je sais que cela m'est impossible tant physiquement que psychiquement.

Seulement, les choses ne sont pas si simples. Mettez un mouchoir sur vos problèmes et il reviendront au galop vous rappeler que rien n'est guéri. 2 ans et demi après avoir commencé à travailler, la mélancolie s'empare de moi et j'aspire déjà à des changements. Je ne suis jamais vraiment bien dans ce que je fait car je sais et je sens l'anxiété me rattraper en permanence. Je me pose toujours beaucoup de questions qui ne trouvent jamais de réponses. Je vieillis mais mon corps lui reste bloqué dans l'enfance. Je suis dans l'incapacité de regarder ce corps comme celui d'une femme et non pas d'une enfant. Je comprendrai plus tard que ce détachement "corps-tête-temps" est dû aux abus. J'ai l'âge d'une adulte mais, dans ma tête, mon corps est toujours celui d'une petite fille et représente une source de dégout permanent. Impossible dans ces conditions d'envisager une quelconque relation. On ne couche pas ou ne fait pas un enfant avec une petite-fille! Les hommes représentent tous pour moi des prédateurs dangereux et je suis à la merci de leurs pulsions qu'ils ne savent pas contrôler.

En l'espace de 5 ans, je fais deux séjours d'une semaine à chaque fois, dans le service psychiatrique du CHU. Je suis à chaque fois hospitalisée après une longue descente aux enfers: crises d'angoisse, de panique, insomnies, dénutrition, incapacité à raisonner, à rationnaliser et à se concentrer. Mon premier séjour n'est pas très utile. Dans le brouillard des médicaments très forts que l'on me donne, je dors et je mange mais ne creuse pas le fond du problème. Ce n'est que lors de mon second séjour, moins abrutie par les médicaments, que je prends le temps de parler vraiment avec le personnel soignant et que nous évoquons ensemble d'autres solutions moins invasives et plus douces que les traitements médicamenteux.

Ce deuxième séjour est aussi différent du premier car entre temps, j'ai été enceinte et j'ai avorté. C'est aussi cette dernière décision qui m'a conduite, inéxorablement, à une seconde hospitalisation, 5 ans après la première et 1 an après l'IVG.

J'ai toujours eu envie d'avoir des enfants. C'était pour moi une évidence et ça l'est restée même dans les plus grands moments de doute et de détresse. J'ai cependant vite compris, qu'étant donné mon parcours, j'aurai du mal à concevoir un enfant de manière naturelle avec un homme. Plutôt que de laisser le temps filer sans rien faire, j'ai choisi de me lancer dans un projet d'insémination artificielle artisanale puisque l'accès à la PMA est jusqu'à ce jour, inacessible en France aux célibataires et aux homosexuels. Il s'agit donc d'une insémination "sauvage", à la maison, avec un gentil donneur qui accepte d'aider une femme seule. L'erreur que j'ai commise et qui m'a conduite tout droit à l'interruption de grossesse, c'est de vouloir un bébé alors que mon corps était encore pour moi, celui d'une enfant. Je sentais que j'allais au devant de nouveaux problèmes mais peu importe. Ma décision était prise et je mettais à nouveau un mouchoir sur mes angoisses et ma peur très forte de porter un être humain dans mon ventre. L'anxiété m'avait suffisamment compliquée la vie pour que cette fois-çi, elle n'ait pas le dernier mot. Une fois enceinte, je trouverai bien le moyen de m'arranger avec elle.

Erreur monumentale! L'insémination a marché du premier coup et je me suis rentrouvée enceinte sans même comprendre ce qui m'arrivait. Je n'étais en réalité pas du tout prête, dans ma tête et dans mon corps, à cela. Immédiatement, je me suis sentie mal, habitée par un corps étranger que je rejetais d'emblée. Mon propre corps me dégoutait encore plus et je me disais que jamais ce corps d'enfant qui était en fait le mien ne serait en mesure de porter un bébé. De manière très brutale, mon passé s'est rappelé à moi et les sensations que j'avais pu avoir au contact des hommes revenaient au galop. Dans ces conditions, il n'était inenvisageable de poursuivre la grossesse. Elle représentait une abération pour moi et n'était en rien une source de joie alors que j'avais pourtant désirée si fort et depuis si longtemps cet état. J'étais une fois encore sonnée et anéantie par cette nouvelle trahison de mon corps. En me posant le moins de questions possibles, j'ai donc choisi d'avorter au terme de 7 semaines d'une grossesse que j'ai subit et qui a révelé toute l'ampleur et la profondeur de ce mal-être ancré en moi depuis si longtemps.

La suite n'est qu'une succession de périodes d'anxiété intense, d'incompréhension, de peur d'être anormale, de quête permanente de réponses, qui aboutissent finalement à cette seconde hospitalisation il y a 18 mois.

C'est grâce à cette seconde période très difficile et à cette deuxième hospitalisation que j'ai pris conscience qu'il fallait vraiment que j'en finisse avec ces vieux démons. Sans cela, je ne parviendrai jamais à vivre bien et à être moi-même, comme je l'étais au début de ma vie. J'ai alors découvert la médiation en pleine conscience qui a radicalement modifiée ma vision du monde et mon approche du sens de l'existence. Je me suis aussi mise à l'hypnose ericksonnienne qui m'a permis de me confronter à la personne qui avait abusé de moi enfant. Cette pratique m'a aussi permis de prendre conscience de mon corps de femme et d'accepter enfin qu'il fasse partie intégrante de moi avec son passé et ses cicatrices. J'ai aussi découvert que le rejet de la grossesse et la peur de l'accouchement portaient un nom: la tokophobie. Depuis ce jour, je suis libérée de savoir que ce que je ressens ne vient pas de moi, à une origine, porte un nom et que d'autres femmes ressentent cela.

Désormais, je sais également que l'anxiété peut refaire surface à la faveur d'évènements délicats ou de changements mais je ne l'appréhende plus tout de la même manière. Je n'ai plus peur! Ni d'elle ni de mon passé. Je vis ma vie chaque jour, sans anticiper les difficultés et en profitant de tout. J'ai retrouvé une sérénité et une confiance disparue depuis plus de 20 ans. Je ne pourrai pas tout réparer et j'en ai conscience, ce qui est le plus important, mais j'apprends à faire avec ce que je suis, non pas avec ce que je devrais être.

Prochaine étape? Un bébé malgré cette peur de la grossesse. Ce blog est mon passeport vers la maternité et j'espère qu'il sera le vôtre aussi ;-)